Je suis sortie acheter des cigarettes.
Avant ça je me suis dit ma pauvre c'est dingue comme tu ne te prétends pas fumeuse mais quelle drogue pourrie qui fait dire à ton cerveau que tu crèves d'envie du goût de la clope. Ce molécules de merde qui sont restées coincées dans mes neurones et qui veulent me faire croire que ça serait super bon de tirer une latte et que je ferais quasi n'importe quoi pour ça et vas y lève-toi de ta sieste, prends ton vélo et vas faire la queue au tabac.
Jeans, T-shirt souvenir d'Egypte, flemme de mettre mes lentilles c'est le mode dimanche. J'ai décidé de faire un détour que je ne fais pas assez souvent vers chez Tang Frères et Paris Store. Foule d'asiatiques. Je traîne mes tongs dans les rayons sans rien acheter, bizarrement émerveillée par ces parfums qui me rappellent tellement mon enfance. Est-ce que finalement, je ne serais pas un peu asiat' malgré moi ?
Odeur familière des épices que je ne saurais même pas identifier, légumes étranges, allées entières de thés et de sauces. Je cherche des graines de pastèques, miam des prunes séchées, des friandises à base de cenelle, j'en mangeais des tonnes quand j'étais enfant j'adorais ça un goût sucré amer et salé en même temps... de la seiche piquante sous vide, du porc séché moulu, du boeuf en sachet ! d'un coup une angoisse me saisit.
Je vais quitter tout ça. Alors que je venais ici seule en douce le dimanche pour me souvenir de ma vie d'avant, de mon enfance, de l'époque où je croyais que le bonheur se levait tous les jours avec le soleil.
Je vais laisser tout ça derrière moi alors que subrepticement je m'y accrochais comme un dernier vestige de ma vie tropicale, ces marchés où maman achetait de la viande sur les étals en plein air, négociait ses légumes au centime et dans la langue du pays, me ramenait un poisson-chat qu'elle libérait dans le bassin au milieu du jardin en me disant qu'il faudrait que j'arrête d'y patauger d'ici à ce qu'on le mange parce qu'un poisson-chat c'est pas très gentil avec les petites filles.
Ici les allées sont aseptisées, loin de l'eau qui là-bas s'écoule et fait floc floc sous les tongs après avoir servi à arroser les légumes toute la journée parce que la canicule là-bas c'est tous les jours tous les ans. Mais j'y retrouve ces nourritures qui m'ont fait vivre et grandir, ces goûts qui jamais ne me quitteront, ces substances que les gens autour de moi aujourd'hui trouvent insupportables.
Et si c'était une erreur ? Que vais-je trouver là-bas qui comme ce supermarché va me rassurer en me rappelant ce que je déteste, ma part siamoise ? Et si je ne retrouvais nulle part ces aliments confidentiels que moi seule reconnais avec émotion, entourée d'étrangers qui au fond sont une de mes familles... Panique de la perte.
J'achète des bricoles à grignoter et je m'en vais étonnée de mes larmes aux yeux. Je ne suis donc pas une touriste. Et un peu moins blanche que je ne le croyais.
Retour à la maison. Je me suis souvenue de millions de choses mais la clé dans la serrure, tiens j'ai oublié d'acheter des clopes.