Il m'en veut. Il a passé l'âge de bouder, alors il fait la gueule. Et sa déception est une dure punition. Je viens
d'annoncer à ma famille que j'allais être retenu par le boulot et que les vacances à la mer, ils en profiteraient sans moi. Ma femme est restée muette, ma fille est repartie jouer - elle a quatre
ans - mais mon fils m'a regardé avec une sorte de déception et de mépris qui m'a laissé désemparé. Je m'attendais à ce qu'ils soient un peu déçus mais la perspective de 2 semaines d'été à la plage
ne devait-elle pas les réjouir suffisamment pour leur faire oublier mes contraintes professionnelles répétées ?
Je suis le premier navré de ne pas partir avec eux mais personne ne semble prêt à m'accorder d'excuse. Mon bébé, la dernière-née, rit aux éclats quand je la prends dans mes bras, c'est bien la
seule qui ne m'en veut pas encore.
Pierre sonne à la porte. Il est notre meilleur ami et vient aider Charlène qui profite de son congé parental pour fabriquer les meubles de ses rêves et retaper la maison. Elle adore bricoler. Et
moi je bosse tellement qu'il m'est impossible de lui apporter mon concours. De toutes façons, la maison est en parfait état et les meubles fonctionnels alors je ne vois pas bien pourquoi elle fait
tant de travaux. Mais bon, ça l'occupe pendant qu'elle profite pleinement de nos enfants et je suis ravi qu'elle soit aussi épanouie.
Ce matin-là je ne (me) doute de rien. On discute 5 minutes, Pierre est drôle, Charlène rit, l'atmosphère se détend et je pars au bureau rasséréné. Dans la voiture, les souvenirs de la naissance de
mes enfants me reviennent et je souris seul, rempli d'émotion et de fierté. C'est vrai que je ne suis pas souvent avec eux pour les vacances, toujours un dossier trop lourd et l'impossibilité de
partir sans le terminer. La haute finance n'attend pas. Les opportunités du marché naissent et s'évanouissent à chaque instant. Et je suis celui qui n'est pas censé les louper. Mais mon boulot,
beaucoup me l'envieraient et ma carrière nous permet aujourd'hui d'avoir tout ce que nous voulons. Même si nous allons toujours à la mer dans le même gîte depuis 15 ans et que les propriétaires
nous prennent pour des membres de leur famille au point qu'ils ne veulent plus qu'on paie la location. Nous laissons sur la table de chevet le montant en espèces car nous savons qu'un chèque ne
serait pas encaissé. Nous n'en parlons jamais et tout le monde est satisfait de ce petit rituel.
Ma femme préfère fabriquer du mobilier au gré de sa fantaisie alors que ce serait plus simple de les acheter. Nous continuons à éduquer nos enfants dans un esprit de simplicité. C'est peut-être
pour ça que Thomas m'en veut tellement que je ne passe pas l'été de ses 12 ans avec lui cette année. Etre ensemble et former une vraie famille est une notion qu'il a l'air de comprendre encore
mieux que moi...
Ce que je n'ai pas vu venir, c'est Pierre et Charlène. Partagée entre son amour pour notre jolie famille et la lassitude de gérer tous les aspects domestiques seule en plus de son poste de prof de
fac, elle est tombée sous le charme de mon meilleur ami qui, je l'admets volontiers a tous les atouts du gentleman. Il est présent, l'aide dans tout, même les courses, normal, il est écrivain et
gagne très bien sa vie tout en restant totalement libre de son emploi du temps. Il disparaît trois mois pour écrire un bout de roman et revient toujours détendu et disponible. Moi, je suis détendu
mais absent en permanence.
Je m'entends bien avec Charlène. Je m'entends bien avec Pierre. Mais voir Pierre devenir le complice de ma femme et moi devenir leur meilleur ami a quelque chose de stupéfiant. On croit que ça ne
peut pas arriver et puis un jour on en est presque au constat.
Je l'ai compris quand je ne sais comment, il fut prévu que Pierre les accompagne à la mer à ma place. Le mari de substitution. Séduisant, la quarantaine, brun, ce n'est pas mon sosie mais la
certaine ressemblance en est presque risible. A ceci près qu'il sait bien mieux être présent pour Charlène et pour mes enfants qui l'adorent. Je me mets à flipper quand je me dis que ceux-ci ne
vont peut-être même pas voir la différence le jour où je cesserai d'apparaître à la maison et qu'il me remplacera définitivement. Charlène m'a peut-être parlé de Pierre et des vacances avec un peu
trop d'enthousiasme. Ennthousiasme qui a eu le bruit d'une claque retentissante.
Il ne pouvait pas être trop tard. Un après-midi, je suis rentré à l'improviste, ce qui ne m'était jamais arrivé en 10 ans de mariage. Pierre tenait mon bébé dans ses bras, et discutait joyeusement
avec Charlène. Elle était habillée un peu trop sexy pour bricoler des meubles mais je savais que ce n'était pas intentionnel. Elle a toujours été classe et savait en toutes circonstances se mettre
en valeur. J'ai repris mon bébé sans un mot et Pierre a immédiatement pris congé.
J'ai dit à ma femme que j'allais partir à la mer avec eux. Qu'il n'était pas question que je laisse un autre prendre ma place auprès de MES enfants et de la femme de mes rêves. J'étais nerveux, je
m'entendais hurler intérieurement mais le ton de ma voix était étonnamment calme et décidé. Elle a semblé suprise mais heureuse. Soulagée peut-être, de ne pas s'embarquer dans une aventure dont
nous n'aurions pas maîtrisé l'issue.
Jouer au ballon sur la plage avec mon fils ne m'avait jamais procuré un bonheur d'une telle intensité; le soleil nous tapait sur l'épaule et le sourire de mes enfants me faisait vibrer d'émotion.
J'avais une sensation étrange, comme si j'étais devenu quelqu'un d'autre, quelque chose de très nouveau.
C'est très étrange de se réveiller d'un rêve dans lequel on était un père de famille, lorsqu'on est une jeune femme célibataire. J'ai eu l'impression de comprendre, de ressentir les émotions à
l'intérieur d'un corps et d'un esprit masculin, comme spectatrice de mon propre personnage. Une expérience inédite mais extraordinaire. Il est de ces rêves au goût surprenant et dont on se souvient dans
les moindres détails... Imaginez vous, homme, vous réveillant un matin avec le souvenir
des sensations et des sentiments d'une fillette de huit ans par exemple. Bizarre hein ?
J'ignore si cela signifie quelque chose de précis mais il paraît qu'on rêve soit du surcroît d'activité qu'on a eu dans la journée de façon à tout ranger dans de petits casiers du cerveau, soit de
ce qu'on ne peut pas être...